Les exigences de David Gista Quant à son support le mènent à déplacer le lieu de la peinture. A le porter “ailleurs”, à lui proposer d’autres espaces.

Ses supports sont contradictoires puisque ce sont des tissus déjà enduits de couleur, vendus au mètre et en meme temps, susceptibles de servir de fond au travail du peintre. L’artiste, il y a quelques années s’est servi de ces tissus mais ils etaient alors imprimés de motifs. Aujourd’hui l’étoffe est monochrome: bleu, jaune, rouge, noire.

Ainsi la culture populaire et mécanique est ici présente comme une force révolutionaire qui consteste l’art. En meme temps l’art devient, en cet “ailleurs” une force trés ancienne irrésistiblement active. Il y a deux voix dans le travail de David Gista, comme dans une fugue et  ses variations. L’une dit “ceci n’est pas l’art.”

L’autre annonce conjointement: “je suis art.” Les images industrielles tenues pour indignes d’une consécration esthétique interpenètrent l’activité manuelle de l’artiste. Elles sont là non pas pour rendre le visible, mais pour rendre visible. Pour proclamer qu’entre ce qui est et ce qui n’est pas il existe une infinité de conditions.

L’interprétation manuelle materialise l’idée. La peinture appliquée par l’artiste affirme sa frontalitée. Ce sont les jeux d’acceptation et de refus du support qui vont rendre visible l’image. Comme dans le gesso (platre) de la peinture de fresque, les matières picturales viennent occuper non tant la pelliculosité du plan que son epaisseur concrète.

Sur cet espace le récit doit trouver son lieu, son endroit. Se battre contre les affirmations de fond. Ce dernier est un Rideau qui s’ouvre comme au théatre.

Alors un duel s’ordonne entre les épiphanies de la surface colorée industriellement et les conditions de leurs apparitions entre les scènes mises en place par le peintre. Ce genre de partition est construit comme un happening. Le happening arrive et disparait. C’est un flash. Un événement fortuit.

A la  fois monumentale et précaire les scènes flottent d’autant plus sur la toile que l’emploi de la frontalité les a d’ores et déjà metamorphosés en navires, en vaisseaux. S’écrivent une histoire de partance, une invitation au voyage. Le spectateur doit plonger le regard dans le tableau, déplier l’espace. Le rendre territoire de tous les possibles. Il traverse les apparences, est confronté a l’illusionnisme de l’abîme du fond.

Les tableaux de Gista sont des encyclopedies autobiographiques. Cependant l’histoire personnelle prend naissance sur le passé et le présent collectifs.

L’artiste voyage entre Paris et les Etats-Unis. Les Etats-Unis et Paris. C’est qu’il nous raconte deux mondes. Celui de l’ouest. Celui de l’est. Il prélève sa substance sur les images des medias liées aux faits sociaux, conflits internationaux politique, économiques, crises, prises de pouvoir, dérives de la sauvagerie…la violence hurle autour de nous comme le rock ou le rap, ces opéras du temps des égarés.

Des groupes d’individus occupent les toiles de David Gista. Ici ce sont des marcheurs sans têtes, semelles de chaussures visibles, ágressives comme des battoirs. Les hommes occultent les visages. Le plis bien repassé des pantalons révèle l’identité du groupe: hommes d’affaires, yuppies, patrons… D’autres peintures représentent   des sheriffs, des miliciens, des Nazis, des syndicalistes. Parmis ceux-ci on reconnait le portrait d’un condamné à mort americain qui servit, il y a quelques mois à illustrer une des provocantes  publicité de la marque Benetton. Les constructions, les paysages montagneux, urbain, rureaux sont sur le même plan que les portraits. Ils se reflètent dans les personnages  ou empiètent sur les corps, disolvant la frontière entre l’humain et son environement.

David Gista ne se prive pas, en outre, de rendre hommage à l’histoire de l’art. Un gisant “christique” entouré de cibles en forme de croix est éclairé  selon la manière caravagesque. Ailleurs des silhouettes sont vétues comme les protagonistes des portraits hollandais du 17eme siècle.

David Gista nous entraine dans un espoir sans cesse renaissant, jamais comblé. Ses oeuvres sont les projections du thème perpétuel, ici trés dilaté, et symbolisé. Ce thème porte des noms différents: la mort, le théatre de la mort, l’éffroi, la réalité d’un univers qui s’abîme dans les conflits.

Un corps politique somnanbule se fragmente dans un curieux mélange d’indifférence et d’exaspération. Une crise politique mondiale? Infiniment plus grave une crise du politique. Les grêves modernes sont totales qui se donnent pour enjeu l’homme dans ce qu’il a de plus profond.

Que reste-t-il contre la violence: la pensée. Aprés tout les hommes n’ont jamais eu que cela: la puissance de création pour s’opposer à la peur.

David Gista est un opposant. Saisisant le réel au bond dans sa quotidienne immédiateté il s’exprime. Le dénonce… et nous délivre de sa pesanteur

Claude Bouyeure, 2000